Récemment, sur LinkedIn, Avocats.be a mis en ligne un post renvoyant à un article publié sur le site DigitalWallonia.be, concernant les activités de l’Académie digitale des avocats, avec pour titre : « Quand la digitalisation réinvente le lien ». Ce texte soulève bien des questions
Le texte « Quand la digitalisation réinvente le lien », mis en avant sur LinkedIn par Avocats.be , est de Stanislas van Wassenhove, ex-managing partner du cabinet d’affaires CMS, ayant quitté le barreau en 2019 pour devenir, depuis quelques années, le « monsieur digitalisation » d’Avocats.be. Il est fondateur et président-administrateur de l’asbl Reshape Legal (tout un programme), dont les liens avec Avocats.be ne sont pas clairs. Cette asbl a notamment organisé en 2019 et 2020, le « Legal & Tech Summit ».
Ce texte doit convaincre les avocats de suivre les formations proposées par l’Académie digitale des avocats (ou par l’asbl Reshape Legal, à nouveau ce n'est pas clair) pour réussir leur « transformation numérique ». Selon le post précité d’Avocats.be, « l’Académie digitale des avocats » a été « initiée » par Avocats.be et « accompagne (les avocats) dans leur transformation numérique dans le cadre de la stratégie Digital Wallonia ». S. van Wassenhove précise que cette Académie a été « lancée » en juin 2019 et « s'est réinventée » en 2020 ! Pourquoi cette « réinvention » seulement quelques mois après sa création ? Comment ? Apparemment en organisant cinq « webinaires » sur « l'apport et l'usage du numérique pendant les deux confinements ». La réinvention est spectaculaire.
La lecture de ce texte surprend toutefois.
D’abord, Stanislas van Wassenhove enfile les lieux communs comme des perles d’un bijou de pacotille, tout en témoignant d’une certaine ignorance. Ainsi, n’ayant manifestement plus mis les pieds dans une Faculté de droit depuis de nombreuses années, il affirme qu’ « en général, le droit est toujours enseigné et pratiqué de la même manière qu'il y a 40 ans ». Ensuite, il nous livre ce constat : « l'interprétation et l'application de la loi sont des conditions préalables pour débuter en tant que juriste ». Merci pour l’info ! Mais il nous met aussi en garde : « la prolifération de nouvelles lois conduit à des conseils juridiques de plus en plus complexes. Or, nul n'est censé ignorer la loi... Une simple interprétation de la loi au moment où le problème se pose ne suffit plus »… Pourquoi faut-il prendre ses interlocuteurs pour des demeurés lorsqu’on prétend leur parler de numérisation de la Justice ?
Mais ce n’est pas l’aspect le plus problématique de ce texte et – surtout – du soutien que lui apporte Avocats.be[1].
Ce texte témoigne d’abord d’une vision très restreinte de l’avocat (classique dans ce milieu) : seul est visé l’avocat dont le client est « axé sur les affaires » : « Les clients veulent être conseillés pro-activement et recevoir un contenu exploitable, compréhensible et axé sur les affaires ». Ajoutant que « les clients attendent plus pour moins. La diminution des budgets des services juridiques met la pression sur les conseils juridiques ». Comme si nos clients n’étaient que des « services juridiques » de grosses boites.
Mais ce qui est réellement interpellant dans le soutien qu’Avocats.be apporte à ce texte, est le fait que Stanislas van Wassenove semble en réalité plus intéressé par l’avenir des start-up LegalTech que par celui des avocats.
A propos des LegalTech, il affirme que « ces innovateurs fournissent déjà des services juridiques de qualité, plus rapidement et à moindre coût qu'un cabinet juridique traditionnel »[2]. Lesquels ? On n’en saura rien.
Le sommet étant atteint avec la description de ce que sera le « juriste augmenté par la technologie ».
Il va devenir :
- Un « pédagogue du droit pour traduire des textes compliqués en solutions adéquates et personnalisées »
- Un « facilitateur pour aider à résoudre les conflits de manière amiable »
- Un « innovateur pour pousser son client à voir ses problématiques sous un autre angle »
- Un « défenseur des droits éthiques pour rappeler l’essence et le sens des besoins fondamentaux »
- Un « architectede solutions en réunissant autour de la table des experts de différents horizons ».
Et tout cela grâce à qui ? Aux LegalTechs. Mais bon sang mais c’est bien sûr, comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?
Outre que cette énumération de qualités, dont on voit mal le lien concret avec la numérisation de nos cabinets, rappelle étrangement le « rapport des deux Patrick » sur l’avenir de l’avocat, le lecteur attentif comprend qu’elle ne s’adresse précisément plus aux avocats mais biens aux « juristes ».
Après avoir en effet évoqué les besoins des avocats dans le nouveau monde numérique, les avantages concurrentiels que les avocats innovants vont obtenir, la nécessité pour les avocats d’être prêt à apprendre des « innovateurs » (termes qui désigne les LegalTech) qui sont présentés comme les vrais concurrents des avocats, l’auteur renonce à parler « des avocats » pour ne plus se référer qu’aux « juristes ». Pour répondre aux attentes des clients, « le juriste doit développer de nouvelles compétences ». Enfin, ce sont bien les qualités du « juriste augmenté par la technologie » qu’il énumère. Pas celles de l’avocat augmenté.
Le vrai message n’est-il là ? Grâce à l’IA et à la digitalisation, les justiciables pourraient bientôt se passer des services des avocats et se contenter de recourir aux prestations « innovantes » de « juristes augmentés ».
Pourquoi Avocats.be doit-il promouvoir les activités de l’asbl Reshape Legal et à travers elle celles des LegalTechs (nos prétendus véritables concurrents), particulièrement en cette période où les libertés essentielles - qui font écho aux fondamentaux de notre profession (et certainement pas des LegalTechs) - sont toutes, de plus en plus systématiquement, remises en cause et menacées ?
Pourquoi Avocats.be doit-il promouvoir une vision aussi médiocre de notre profession et une approche partielle des bienfaits de la numérisation du monde judiciaire, exempte de toute analyse critique par exemple des effets nécessairement combinés et potentiellement dévastateurs que ne manqueront pas de produire le New management de la Justice et l’IA sur les missions confiées jusqu’à présent au pouvoir judiciaire ?
Je crains qu’il y ait urgence à réinventer, cette fois-ci réellement, l’Académie digitale des avocats, pour en faire autre chose qu’un simple « passe-plat » au profit des LegalTechs.
Jacques Englebert
[1] Interpellé sur ce point, le Président d'Avocats.be précise que le simple fait pour Avocats.be de relayer par un post un hyperlien vers ce texte « ne peut être considéré comme une appropriation » de ce message. Sauf qu'en l'espèce, Avocats.be ne se contente précisément pas de juste relayer un hyperlien. Le post en question est rédigé comme suit : Académie digitale des avocats : quand la digitalisation réinvente le lien. Le confinement a révélé l’importance de la technologie pour garder le lien entre l’avocat et ses interlocuteurs. Initiée par AVOCATS.BE, l’Académie digitale des avocats les accompagne dans leur transformation numérique dans le cadre de la stratégie Digital Wallonia. L’hyperlien vers le texte de S. van Wasenhove apparaît en-dessous, de façon très sibylline, avec la seule mention : « DigitalWalonnia.be ». Il est impossible de ne pas voir dans cette présentation sinon une appropriation du texte auquel il est renvoyé, en tous cas un soutien à celui-ci.
[2] Doit-on comprendre que le terme de « cabinet juridique traditionnel » est synonyme de celui de « cabinet d’avocats » ?