Il ressort ainsi de la confrontation du contenu de l'émission à la réaction de Charles Michel, que selon le premier ministre : affirmer que la Belgique ne consacre que 0,5% de son PIB à la Justice est faux et relève du belgium bashing. Mais dans ce cas, comment peut-il accepter que son propre ministre de la Justice participe à cet insupportable belgium bashing ?
Selon L'Avenir, « manifestations nationales, grèves dans les prisons, grogne des magistrats, gestion post-attentats et cartes blanche de trois grands patrons d’entreprises belges: tout y passe dans le reportage vidéo de France 24 intitulé « la Belgique, un État défaillant ? ». À en croire la rédaction de France 24, nous vivons dans un pays qui, « selon certains analystes, présente tous les signes d’un État déliquescent » (voir ici l'article de Marie-Laure Mathot).
Réalités manifestement insupportables pour Charles Michel : « Ce n’est pas du journalisme. Je n’ai jamais eu aucun contact avec cette correspondante alors que tous les jours, des correspondants en Belgique me contactent. Elle aurait pu essayer d’avoir notre son de cloche mais je n’ai jamais reçu un appel, ni un e-mail ». Et pour démontrer que s'il avait été contacté, il aurait pu rectifier ce qu'il considère comme des informations fausses relavant du belgium bashing, le Premier ministre précise notamment en matière de Justice, que « la Belgique n’est pas un des États européens les moins financés. On est dans la moyenne des pays de l’Eurozone ».
Pas du journalisme ?
Selon une jurisprudence constante de la Cour européenne des droits de l'homme, lorsqu'il informe sur un sujet d'intérêt général - ce qui est inconstablement le cas d'un sujet sur la déliquescence de « l’Etat Belgique » -, le journaliste doit le faire en veillant à diffuser des information dignes de crédit ou à tout le moins vraisemblables, en effectuant son travail de bonne foi et dans le respect de sa déontologie.
En ce qui concerne les faits, l'information diffusée pouvait-elle se prévaloir d'une base factuelle suffisante ? Le passage du reportage de France 24 consacré à l'état de la Justice en Belgique, pour ne retenir que cet exemple, comprend les commentaires suivants (à partir de la minute 2:31) :
| La grogne touche aussi les magistrats. Depuis début juin ils ont entamé dans tout le pays une série d’actions pour condamner une justice malade faute d’investissement. Au Palais de justice de Namur, même le portrait royal n’a pas été changé (on voit, accroché à un mur, une photo officielle du roi…. Baudouin, version 1951 !), et le système informatique date d’une autre époque. |
| (…) Ici tout manque : l’encre, le papier, une seule imprimante est disponible par service et la numérisation des dossiers n’a cessé d’être retardée sans compter les conditions dégradantes dans lesquelles sont enfermés les détenus dans l’attente de leur procès (…). |
| Avec 0,5% du PIB consacré à la justice, la Belgique est à nouveau dernière de classe en Europe. |
| Un assèchement du budget qui s’accompagne d’autres dérives dangereuses : « Depuis deux ans c’est terminé, nous avons été placé sous la tutelle gestionnaire et financière du ministre de la Justice qui nous assigne des objectifs en terme de gestion et de productivité, ces objectifs sont assignés à la Justice en dehors de tout contrôle parlementaire et démocratique. Je crois que nous avons basculé dans autre chose que l’Etat de droit ». |
Il ressort donc de la confrontation du contenu de l'émission avec la réaction de Charles Michel, que selon le Premier ministre : affirmer que la Belgique ne consacre que 0,5% de son PIB à la Justice est faux et relève du belgium bashing.
Mais dans ce cas, comment peut-il accepter que son propre ministre de la Justice participe à cet insupportable belgium bashing ?
Ne lit-on pas dans l'officiel Plan Justice (consulter la version intégrale ici), présenté par le ministre Geens au Parlement le 18 mars 2015, le passage suivant (page 18) :
| Lorsqu’on additionne le budget de la Justice avec celui que la Régie des bâtiments affecte à la Justice, on arrive à un total de 1,85 milliards d’euros. Ce montant est à rapprocher du total des dépenses primaires dans le budget fédéral des dépenses pour 2015 qui est de 41,7 milliards d’euros (environ 4,4%). |
| Par rapport au produit intérieur brut (PIB) qui s’élève à quelque 400 milliards d’euros, il s’agit même de moins de 0,5%. (en gras dans le texte !) |
| Dans une récente étude du Conseil de l’Europe, le ratio des dépenses pour la Justice a été établi par rapport aux dépenses totales de l’autorité (pour l’ensemble fédéral et autres niveaux de pouvoir). Sur la base de cette analyse, la Belgique consacre 0,7% de ses dépenses publiques à la Justice par rapport à une moyenne de 2,2%. Sur les 43 pays étudiés, 41 États consacrent proportionnellement davantage à la Justice. |
La base factuelle est donc acquise.
Ni la bonne foi ni aucune règle déontologique n'obligeait par ailleurs la journaliste de France 24 à demander à Charles Michel de confirmer les chiffres officiellement communiqués par le Gouvernement au Parlement en 2015.
Il est manifestement plus facile de jeter le discrédit sur le travail d'une journaliste que de faire face au délitement de l'Etat de droit.
Heureusement, il y a un domaine où la Belgique s'illustre au niveau européen : sur la Taxe Tobin et dans la lutte contre l'évasion fiscale. Deux sujets sensibles sur lequels tous les citoyens européens attendent des gestes forts de leurs gouvernements et où l'on apprend que notre ministre des finances... « freine des quatre fers ».
Ainsi peut-on lire dans L'Echo de ce 17 juin :
| « Depuis l'arrivée au gouvernement du ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, la Belgique tient un double discours dans les négociations européennes autour d'une taxe sur les transactions financières », dénonce Oxfam. |
| Le gouvernement affirme soutenir la taxe, entérinée d'ailleurs dans l'accord de gouvernement, tandis que M. Van Overtveldt émet auprès de ses partenaires européens des « exigences techniques irréalistes » afin que plusieurs produits financiers soient exemptés de la taxe, poursuit-elle. |
| De telles demandes « retardent les négociations et risquent de vider la taxe de toute substance », prévient Oxfam, qui déplore que « les citoyens belges et européens, qui se serrent déjà la ceinture, seront amenés à en payer le prix si le projet de taxe sur les transactions financières tombait aux oubliettes ». |
Mais Charles Michel estime sans doute qu'Oxfam verse, à son tour, dans le belgium bashing.